Cette nuit où nous sommes morts

Cette sensation… cette chaleur. J’étouffe. Pourquoi j’ai du mal à respirer ? Il faut que je bouge…. Qu’est-ce qui se passe ? Ou est ce que je suis ? Je n’arrive pas à bouger. Mes bras et mes jambes sont engourdis. On dirait… que je bouge. Pas moi. L’endroit. Serait-ce une voiture ? Il fait sombre. Je sens un peu plus mes membres. Ils sont attachés. Qu’est ce que je fais là ? Oui on bouge. Une voiture. Je suis dans la malle d’une voiture. Mon DIEU ! Seigneur qu’est-ce que je fais là ? J’aimerais crier. J’essaie mais je ne peux pas. J’ai la bouche scellée. J’essaie de l’ouvrir mais je n’y arrive pas. Seigneur, que m’arrive-t-il ? Comment suis-je arrivé là. Les larmes me montent aux yeux. Il faut que j’arrive à me calmer. Il faut que je me souvienne. Quelle est la dernière chose dont je me souvienne ?
J’étais au bureau. En Réunion. Il y avait Christophe mon associé, mon meilleur ami, aussi le nouveau là, c’est quoi son nom déjà ? Ahmed ? Mohamed ? Je ne sais plus. Il y avait Thierry et André aussi nos meilleurs clients. On travaillait sur leur site. Les derniers réglages. Capital avant le lancement. Mon téléphone a sonné. Un message de Sandrine. Elle me disait bonne nuit. Il était 23h. Comme très souvent ces jours-ci j’allais dormir au bureau. Je l’ai appelée . Je voulais entendre sa voix avant qu’elle s’endorme. Les mecs à côté riaient et me chambraient. Elle m’a demandé si j’avais mangé. Nous avions commandé, nous finissions de manger en réglant les derniers détails. Je lui ai dis « je t’aime». Je suis retourné devant mon ordi… et là… plus rien.

On ralenti ? On ralenti. La voiture s’arrête. Mon cœur s’emballe.

– Tout le monde est là ?
Une voix. Avec un accent que je ne reconnais pas.
– Oui patron.
– Faites les descendre. La fête peut commencer.

Des portières s’ouvrent et claquent. La mienne s’ouvre. J’aperçois le type, mais je n’arrive pas voir son visage. J’essaie de m’habituer à la lumière du clair de lune.
Sans ménagement, de ses deux bras, il me saisi par le col et j’atterri à ses pieds sur le dos. Je suis plus costaud que lui, mais je pense qu’il pourrait me porter d’un bras. Au lieu de çà, il me laisse là et retourne vers celui qui semble être le « patron ».

À ma gauche il y a deux autres voitures. Sortant quasiment au même moment, je vois Christophe, Ahmed, Thierry et André. Tous sont aussi saucissonnés que moi. Comme moi on les a jeté au pied du véhicule qui les a transporté. Les deux voitures sont des 4×4, Thierry et Ahmed ont fait le voyage ensemble, Christophe et André pareil. J’essaie de croiser leurs regards espérant trouver des réponses. Christophe et André sont bien trop éloignés, Thierry et Ahmed ont l’air aussi perdu que moi.

Les types sont cinq. Tous plutôt minces, élancés et de teint foncé. Le chef est placé en face de nous. Les voitures font comme un arc de cercle, il est juste au milieu. Dans une sorte de champ, rempli de mauvaises herbes. On a dû rouler très longtemps pour se retrouver dans un endroit pareil. Je regarde autour de moi. Pas une lumière au loin. Nous avons la lune et les phares d’une des voitures pour seuls éclairages.

Les acolytes du chef sortent des choses de la voiture. Un… tronc d’arbre ? Qui trimballe un tronc d’arbre dans son véhicule, ce que je distingue ensuite fait cogner mon cœur encore plus fort dans ma cage thoracique. Une hache, des couteaux de tout genre, une sorte de grosse batte avec des clous plantés dedans à son extrémité. Je ferme les yeux.

Mais que se passe-t-il ? Que nous veulent ces hommes. Mes yeux se posent sur Ahmed et Thierry. Ils sont juste à ma gauche. Ahmed est en larmes. Son bandage étouffe ses sanglots. Thierry que je distingue moins bien à l’air aussi terrorisé. Quant aux deux autres plus loin, ils sont forcément dans le même état. Si au moins quelqu’un pouvait m’expliquer ce qu’il se passe.

Comme s’il m’avait entendu le chef prend à nouveau la parole.

– Bonsoir messieurs. Je vous prie de nous excuser pour nos mauvaises manières. Vous devez certainement vous demander comment vous êtes arrivés ici et ce que vous faites là ? C’est normal. Laissez moi vous répondre. Nous avons drogué votre nourriture. Le livreur a été intercepté au bas de votre immeuble et nous avons fait le reste. Nous ne l’avons pas tué le pauvre. Nous ne sommes pas des barbares ». Le simple fait qu’il dise ça laisse clairement entendre le contraire. « voilà pour le comment. Concernant le pourquoi ? Et bien je vais laisser Christophe vous expliquer. Christophe ? amenez-le moi, enlevez lui le truc sur sa bouche ».

Christophe ? Il a bien dit Christophe ? Ce dernier se fait mettre debout et traîner par deux des types jusqu’au patron. On lui enlève le scotch sur sa bouche. Son visage est dans l’obscurité. J’aurai voulu y desceller des réponses. Christophe. Comment ? Que se passe-t-il ?
– Et bien Christophe ? Dit le chef de son accent lourd que je n’ai toujours pas réussi à identifier. Expliques donc à tes amis pourquoi au lieu d’être tranquillement assis dans leur bureau à travailler, ils se retrouvent dans ce champ à même le sol comme des cochons.
– … heu.. Je… je ne sais pas ». Je n’entend rien d’autre qu’une profonde terreur dans sa voix.
– Chris…. Je peux t’appeler Chris ? Très cher Chris… tu peux me prendre pour un imbécile, c’est normal tu ne me connais pas. Je suis peut-être un imbécile, mais je suis le genre dont il faut se méfier. Apportez-là ! » dit-il a ses hommes.

L’un d’eux se dirige vers la voiture, celle où étaient Christophe et André. Il ouvre la mâle et en sort un sac mbandjock, le style que les femmes utilisent pour leur marché. Il est sale et suinte. Le chef le prend le retourne et son contenu tombe et roule par terre.
Une tête.
J’essaie de détourner le regard mais je n’y arrive pas. J’entends les gémissement de Ahmed juste à côté.

C’est bien une tête. Une tête de….. Oh mon Dieu. Seigneur aides moi.
Je ne peut retenir mon vomi. Mais je le ravale aussitôt. Impossible de le sortir.

– Monsieur Steeve. C’est bien çà n’est ce pas ? Steeve ? Je suis vraiment désolé. Mais vu que ce cher Chris n’a plus aucune famille dans ce pays à part une vieille tante dont il se fou complètement, n’est-ce pas chris ? Et vu qu’il nous fallait faire notre petit effet, et vu que vous êtes pratiquement un frère pour lui… c’est vraiment dommage hein…

Sandrine. Oh mon Dieu. Cette tête. C’est Sandrine. Fraîchement rasée. Elle m’a envoyée la photo quand elle est sorti du salon cet après midi. Son regard est vide. La bouche ouverte, ce qu’il reste de son cou…
Je me met à hurler. Un hurlement plutôt bizarre sous mon bandage. Je sens les larmes couler sur mon visage.

– Ne t’en fais pas elle n’a pas souffert. Quand on lui a pris sa tête, elle était déjà morte. Nous ne sommes pas des barbares. Le responsable c’est chris. Tout ça c’est de sa faute. Et si il ne me donne pas ce que je veux, et bien…

Comment ? J’étais avec elle au téléphone. Je lui ai parlé. Elle tombait de sommeil… elle… elle n’a pas répondu quand je lui ai dis « je t’aime », elle… elle a juste dis « ouais ouais… ». Qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est ce que je vais dire à ses enfants. Dieu merci ils sont chez leur grand-mère. Qu’est-ce que je vais leur dire ? Serai-je même encore là pour dire quoi que ce soit ?

Pourquoi ? Pourquoi ? Ça tourne en boucle dans ma tête. Je ne peux plus regarder. Que reste t-il de la femme que j’ai aimé. Christophe.
Je pousse un autre hurlement. Plus animal. Qui fini en un horrible sanglot.

– Chris, Chris, Chris, tu vois ce que tu as fais ?
Christophe tombe à genou. J’essaie toujours de trouver son visage mais il a la tête baissée.
– On a pas toute la nuit Chris. Nous allons tuer chacune des personnes ici présentes. Une par une. Donnes-nous cette adresse.
– Je suis désolé… Tellement désolé Steevy. Pardonnes moi. Mais je ne peux pas faire çà.
L’Un des mecs attrape Ahmed par le col et le traîne jusqu’au tronc d’arbre. Il essaie de se débattre. La poigne est bien ferme et Ahmed pas assez costaud. Ce n’est qu’un gamin.
– Nous n’avons pas toute la nuit Chris… je te l’ai dis. Nous tuerons chacun de tes amis si tu ne nous donne pas cette adresse.
– Je suis désolé, je suis vraiment désolé » répond-il dans un cri. Il est en pleur, je me demande si j’ai bien entendu. « je ne peux rien dire, tuez nous, qu’on en finisse.
C’est ainsi que mon ami, mon frère a scellé notre sort. J’aurai pu aller en prison pour lui. Nous avions tout surmonté ensemble. La galère, la maladie, la faillite. Il avait toujours été là pour moi. Et vice versa. Sa femme m’appellait « son vrai mari », ses enfants m’appellait « papa Steevy ». C’est lui, mon frère qui aujourd’hui avait tué la femme que j’aime, qui allait tuer trois autres hommes qui avaient des familles, des personnes qui attendaient leur retour ?
Sans état d’âme. Sans remords ? Pourquoi ? Pourquoi Christophe ?
La seule consolation que J’avais devant ma mort prochaine, était que j’allais retrouver Sandrine, mon poussin. Elle devait certainement m’attendre. Pas très loin. Je pourrais lui dire à quel point j’aimais sa … Seigneur. Sa tête est toujours là, par terre. Je ne peux m’empêcher d’y jeter un regard.
Je pense aux autres, Ahmed, notre « nouveau ». Il nous avait raconté comment sa Maman était heureuse qu’il ai enfin trouvé un travail. Il était toujours enthousiaste et disponible. Il allait aller loin. Il était sensé aller loin. J’étais tellement désolé que sa vie s’achève comme çà. Ici, dans ce champ poisseux.

Thierry et André, leur site devait être de la bombe. Nous avions travaillé dessus comme des malades. Christophe avait dû revenir au pays pour la finalisation. C’était un gros projet. Que dirons les médias quand on retrouvait nos corps ? Les deux hommes à la tête de l’une des plus grandes entreprises du pays, retrouvés morts dans un champ…
Toutes ces idées n’arrêtaient pas de défiler dans ma tête. Et plus encore…

Mais les choses se sont enchaînées très rapidement. Le jour allait bientôt se lever et comme ils l’ont plusieurs fois répétés… ils n’avaient pas toute la nuit. De toute façon Christophe avait scellé notre sort.
Ce pauvre Ahmed y est passé le premier. Ils l’ont transporté jusqu’au tronc d’arbre et lui ont coupé la tête. Cette fois ils ne l’ont pas tué avant. Je n’ai pas pu regarder. Je me serai bouché les oreilles si J’avais pu. Mon regard était resté figé sur Christophe. Je voyais bien qu’il faisait tout pour éviter le mien. Tout le temps que ça duré, les coups de hache, le corps qui se débattait, le sang qui giclait, ce bruit de succion de la lame qu’on retire de la chair pour asséner le coup suivant… durant tout ce temps qui m’a semblé être une éternité. Je n’ai pas quitté Christophe des yeux. Il était là, sur ses genoux, les mains noués dans le dos. Frémissant à chaque coup. Pour la première fois de toute ma vie, j’ai souhaité qu’il meure. J’ai souhaité qu’il soit le suivant.
Non. Ils sont passé à Thierry et André. Ils devaient être épuisés après Ahmed parce que pour les 2 autres ça a été rapides. Égorgés. Tout simplement. Je me suis surpris à me demander qu’est ce qui était vraiment le pire ? À quel moment la vie te quitte ? Mais j’allais bientôt le savoir.

J’esperais juste… Seigneur, faites que ce ne soit pas trop douloureux. Pardonnez-moi tous mes péchés, je ne suis pas allé à l’église aussi souvent que j’aurais voulu. J’ai souvent été très égoïste. J’ai beaucoup menti. J’ai souvent trompé pour avoir ce que je voulais. J’aurais voulu être une meilleure personne…

Le chef s’approche de moi. Il va le faire lui-même alors.

– Encore désolé pour tout ça monsieur steeve. Mais c’est mon travail. Je ne fais que mon travail. Je suis vraiment désolé que vous ayez un si mauvais ami…
Il est juste derrière moi…la chaleur de son corps dans mon dos contraste avec le froid de la lame sur ma gorge… Prends soin de ma famille Seigneur, veilles sur eux, sur les enfants de ma chère Sandrine, accueilles nous tous les deux auprès de toi….
« Nooooooooon… » un hurlement. Christophe. Il est trop tard. La lame m’a traversée la chair. Je sens le sang qui m’innonde de partout. Quand j’essaie de respirer ce ne sont que des gargouillis. C’est donc comme ça que je vais mourir. Ici dans ce champ…
Mon regard reste figé sur Christophe. Mon meilleur ami. Il devait avoir une bonne raison…
J’aurais au moins voulu la connaître…
J’aurais pu l’aider…
Peut-être…
Je ne lui en veut…pas.

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